Choses lues, choses vues

lectures exposées

Alléchant…

Dans la vidéo présentant l’exposition sur internet, Alain Fleisher explique qu’il souhaite montrer chaque lecteur dans son contexte de lecture : le souvenir d’un livre comprend selon lui l’atmosphère de l’endroit où on l’a lu.

J’attends avec impatience de découvrir le résultat. Sur la proposition d’Emmanuelle, nous voici Betty, Nathalie et moi devant la BNF rue de Richelieu, prêtes à visiter l’exposition sous l’angle de nos spécialités respectives. Et nous entrons dans ce lieu majestueux. Sombre. Les étagères murales du pourtour sont vides de livres, comme sur le départ. Des taches de lumières dansantes taquinent l’œil derrière les pupitres vitrés régulièrement disséminés sur les longues rangées de tables meublant la salle. D’autres tâches, sonores cette fois, se mêlent en un fond incertain. Chaque pupitre renferme un écran qui passe en continu le film d’un lecteur dans un environnement singulier de lecture.

Visite en solo

A l’entrée, après avoir montré sac blanc, nous nous retrouvons en salle d’embarquement et nous sommes entreprises par deux gardiens qui nous expliquent le fonctionnement de l’exposition, feuillets et tableau à l’appui. Nous nous séparons Betty, Nathalie et moi, sur nos chemins de découverte respectifs.

Attirée par certains auteurs ou certains titres d’œuvres, je suis les indications avec application et papillonne d’écran en écran, de texte en texte, de voix en voix, de contexte de lecture en contexte de lecture. Après environ une heure, je suis un peu frustrée : j’ai du mal à me concentrer sur les textes lus dans les films. Les images sont assez mouvantes, les plans se succèdent, les contextes de lecture sont souvent décalés avec le texte lu. Les lecteurs lisent à voix haute avec plus ou moins d’aisance. Certains pupitres, même fermés, laissent échapper des éléments sonores parasitant mon attention.

Pauses collectives !

Par moment, les écrans s’éteignent d’autorité, des voix entremêlées de lecteurs emplissent la coupole, puis des rideaux s’ouvrent sur un écran géant. Dans l’un des films ainsi projetés, un homme s’installe confortablement avant sa lecture, accomplissant comme une série de rites avant un acte important. Il finit par s’endormir au lieu de lire. Un sourire me vient. La scène se passe en silence. Ici le lecteur est observé, et je me prends à m’interroger sur mes comportements avant lecture. Un autre film passe en revue des œuvres d’art évoquant la lecture et mettant en scène des lecteurs. Là encore, on peut observer les lecteurs, entrer dans le monde des représentations médiatisées par des yeux d’artistes. Une autre séquence m’a enthousiasmée : après un moment d’effort soutenu pour écouter le texte lu en Lecture à Grande Vitesse par Philippe Sollers, je lâche enfin prise car je suis saisie par le rythme et le mouvement que m’évoque la matière des mots déboulés les uns après les autres en rafale, par saccades, la voix modulant les rythmes. Je n’entends plus qu’un solo de batterie jazzy, improvisé dans cet espace mué en scène de concert.

Ce que lire veut dire…

Lassée par les lectures sous-verre, je m’attache à privilégier les citations affichées en noir sur des cartons blancs, intercalés entre les pupitres. Là, je peux prendre le temps de lire et méditer les quelques lignes offertes à l’appropriation de chaque lecteur-visiteur.

Face aux vidéos, l’auditeur ne peut à la fois fixer son attention sur le texte lu (lui-même évocateur), et sur le lecteur en situation (le réel sujet de l’exposition). Or, le feuillet distribué à l’entrée est trié par auteur, et non pas par lecteur. Pourtant, les lecteurs sont filmés dans une lecture à voix haute mais intérieure, non adressée ostensiblement au spectateur. Cela ne suffit pas pour que je parvienne à me détacher du texte.

Si le contexte sensoriel d’une lecture reste effectivement imprimé intimement dans une œuvre lue, l’exposition de celui-ci est extrêmement délicate. Plutôt que des souvenirs visuels, je trouve les souvenirs olfactifs et auditifs plus évidents. J’associe par exemple instantanément la randonnée dans les hautes herbes martiennes des héros d’un livre science fiction jeunesse à la musique d’Amicalement Vôtre que j’écoutais en boucle dans la maison de vacances de mon enfance dans le Côtentin. Si des images reviennent aussi (la route serpentant vers le petit port de pêche surplombé par la maison accrochée à la falaise ; le croissant de rochers noirs longeant la côte arborée et soudain suivis d’une vaste plage pointant vers le large), celles-ci n’ont pas été emmagasinées pendant mes lectures, et elles ne me reviennent pas pendant la relecture. Au contraire, je les ai mémorisées par de longs moments d’observations visuelles. Si je relis un passage de ce livre, les images qui me viennent à l’esprit sont celles évoquées par le texte lui-même. Certes un jeu de souvenirs visuels se construit entre les images vues et les images créées à partir du texte lu, et ceci pourrait être retracé dans une vidéo, mais surtout pas simultanément !

« Choses lues, choses vues » évoque davantage l’art moderne que les atmosphères de lecture : il règne dans l’exposition comme des coups de coude en continu. L’attention du visiteur est sans cesse perturbée, remise en question, parfois malmenée. Pourquoi pas ?

La réflexion qu’elle m’a permis de mener me conduit cependant à promouvoir la sauvegarde du temps, l’éloge de l’espace, des silences. Combler les vides, superposer les évocations sensorielles, les émotions, les matières à penser sans s’accorder le temps ni l’espace de les penser est une tentation forte, facilitée par les techniques avancées dont nous disposons à notre époque. Or, pour être éveillé à des contextes de lecture singuliers, il eût été bien plus intéressant à mon sens que les vidéos soient muettes, ou bien cadrées serré sur les liseurs, ne laissant filtrer que les bruits ambiants, ou bien encore alternant l’une et l’autre formule.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

L’expo se termine le 31 janvier. Précipitez-vous, et commentez nos articles avec vos propres avis. Contradicteurs ou non, vous serez les bienvenus.

Céline Bou Sejean

Cap Reliance

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2 réponses à “Choses lues, choses vues

  1. pattesdemouches

    J’y vais avec Hervé, de la Fabrique à soi, mardi prochain. Je reviendrais quand j’en saurais plus, commenter ou même peut-être, faire un petit article. A bientôt, Emmanuelle Lew / pattesdemouches

  2. L’auteur de cette expo, Alain Fleisher, était il y a peu l’invité d’Alain Finkielkraut sur France Culture. Titre de l’émission : L’avenir de la lecture.
    Voici le lien pour l’écouter (jusqu’au 26 janvier 2010) :
    http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/repliques/fiche.php?diffusion_id=79902 (désolée, je ne sais pas comment intégrer le lien d’une manière plus élégante !)

    L’autre invité de ce débat est Jean-Claude Carrière, auteur, avec Umberto Eco, de l’ouvrage « N’espérez pas vous débarrasser des livres ». J’adore ce titre !

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